Il était une fois rouen

Rouen – L’eau de vie du pauvre

Un regard poétique et bouleversant sur la pauvreté dans les rues de Rouen

Le ciel pleure à chaudes larmes et déverse à torrents sa maternelle compassion dans le pot de chambre normand. Alors que j’égraine sans grande attention mon rosaire de cette habituelle désinvolture, un autre chapelet d’une moins belle parure se loge tout le long des embrasures espiègles Rue du Gros Horloge. Des corps tout justes humains par dizaines se terrent sous les arcades séculaires de l’antique cardo romain. Aucun n’a traversé encore le vingt-cinquième printemps du quart de siècle. Avec ou sans horde, seuls, en couple ou en grappes d’amis, ils se bordent, d’une chape d’indigence, relique rapiécée du temps de l’insouciance pour eux trop tôt dépecée. 

Comment ? Comment ces travées en quelques années ont elles défiguré de ces faces perdues et indécentes, encore propres d’une prospérité récente, ces colombages guillerets aux couleurs pimpantes.  

Ils sont si jeunes que la douceur de leur teint, visiblement depuis peu sans murs ni parpaing, garde sous la crasse, l’éclat fugace de la vie tout juste anéantie, carcasse de l’oisillon frappé du plomb égaré de chasseurs avinés. 

Que faire devant la désolation de cette nature morte du vivant ? Choisir ce couple en retrait et attendrissant pour lui offrir une nuit de parenthèse ? Et après ? Pourtant que peut d’autre le passant subrepticement tiré de sa torpeur par la dissonance que produit le laid sur le confort harmonieux qui pare ces cimaises  ? Le travail qu’il leur faut, il ne peut leur commanditer. Peut-être simplement une nuit chaude et propre pour un peu de dignité, mais après ? Faut-il offrir une pause dans cette descente aux enfers sulfureux, au risque d’un retour de caniveau plus insupportable et douloureux ? 

Crucifiante impuissance qu’attise l’injustice imposée à mes yeux jusque-là tournés chaudement vers eux. Ne reste, frêle richesse, en nos outres sèches d’un vin déjà madérisé qu’un peu de la chaleur d’un regard humanisé, ruisselante fonte de la rigide glace défiante qui confine les pauvres de l’exclusion à la honte. 

Revient la question lancinante de la juste réponse à ces légitimes attentes. On ne sait, on n’ose se lancer par peur de la maladresse inhérente à la gêne comme à l’ignorance et finalement le temps de cette tourmente sous notre chapeau et déjà  nos jambes nous ont entraîné quelques encablures plus haut. 

Saisi par cette cordée ininterrompue de jeunes nus de toit et de pain, mes pas me traînent par la main vers l’agréable queue de ce restaurant au menu d’amitié, place du Vieux. Les inviter ? Mais ils seraient refusés, rejetés et finalement humiliés !  Si bons soient les tenanciers, donner au lépreux une place près du feu isolerait le navire de quarantaine d’un monde que la laideur du pauvre dérange souvent plus par impuissance que par suffisance. Donner à ces Noé le refuge de mon arche plus désertée qu’occupée ? Généreuse idée qui pourtant ne peut être improvisée. Leur trouver une clef, prévenir les voisins et puis … laide pensée, le besoin ne transformera-t-il pas ma charitable proposition en malfaisante tentation ? 

Dévissant quelques couches plus bas, dans l’anse ténue de la rue aux Ours, un homme aussi sale que court, de la doléance rebattue du quêteur me hèle. Mais sans le sous en poche, j’avais beau l’assurer du vide de mon escarcelle, cette mouche du coche bourdonnait sur mon chemin honteusement détourné. “Monsieur s’il vous plaît pour une nuit d’hôtel, je vais craquer.”

Que d’arguments taillés de roche tout à coup s’entrechoquent en l’espace restreint d’un tintement de cloche, dans mon esprit capitonné en coque. 

De la prison il sent encore le rance. De sa malveillance il n’avait qu’à penser les conséquences. Mais je puis lui faire don d’une nouvelle chance. Il ne se réduit pas à son larcin. Pourquoi lui alors que tant d’autres ont besoin ? Ces jeunes qui demandent à être remis en chemin. Je n’ai rien en main. Mais la banque est là. Tu as les moyens de lui donner un billet. Ne me berne-t-il pas ? Dit-il vrai ? Ne va-t-il pas boire ma monnaie ? Tout cela tambourine à vos tempes quand il vous dit épuisé : je vais craquer !

Alors je me décide à lui donner… à moins que ma patience, de l’importun ne souhaite se débarrasser. Peut-être aussi ma confusion ne cherche-t-elle qu’à se dérober aux regards passant sur moi de la foule immense de cette place pourtant désertée par l’humanité détrempée d’indifférence. 

Dieu seul sonde les reins et les cœurs.  

Mais comment lui donner alors qu’il me faut procurer à ma main livide l’écot dont ma bourse est vide ? Comment après avoir refusé, lui verser cette aumône dépourvue de l’élan chaleureux d’un cœur plus inquiet de lui que de l’autre, sans avoir l’air de l’écraser de ma condescendance maquillée de pitié  ? Comment, sans sermon ni orgueil, pratiquer le don sans écueil ?

“Allez venez” lui dis-je en montrant le guichet populaire où se cachent les chères feuilles. 

Bouleversé par cette revue de pauvreté déployant son ballet de misère, c’est moi qui, du haut de ma richesse de peu, puissante du pouvoir d’écraser ou de relever cet homme, déjà brisé, me sens penaud et morveux.  

“Je pourrai vous faire la monnaie ” me dit-il. En ajoutant “Ben ça ! Vous êtes bon ou con ! On vous l’a dit ça ?”

Je retire timidement un billet de la gueule du cerbère automatique et lui tend plus que je ne lui donne cette manne de fric. Comme la honte achevait de m’envahir, je commençais à partir quand il ouvrit l’autre main qu’il me tendit pleine de pièces jaunes et me dit “Combien je vous rends monsieur ?”

Et moi, les jambes tranchées d’émotion et cisaillées de confusion je ne pu lui offrir en échange que la vérité de ma fragilité. Secouant ma tête baissée, qui n’osait affronter son regard reconnaissant, je lâchais, du précipice de la honte “Priez pour moi. Priez pour moi, de temps en temps.”

Suivant l’unique instant de silence suspendant ces deux minutes exagérément étirées au goût de mon émoi, il resta là interdit les yeux exorbités s’écriant en bafouillant : « Monsieur, jamais on a fait ça pour moi ». 

Je m’éloignais d’un sourire gêné tandis qu’il se mettait à hurler aux pavés résonnant de la place : « Vous avez du cœur vous savez ça ? Je suis croyant pas pratiquant mais là vous monsieur ! C’est quoi votre prénom ? »

« Enguerrand »

« Merci Enguerrand » emplissait- il tout Rouen en s’éloignant : «Que votre vie soit pleine de joie et de bonheur. Je le dis à Dieu ».

A mon offrande matérielle, il avait voulu ajouter la vérité humaine offrant à mon don la dignité de mon identité. S’il restait pour moi l’inconnu, j’étais pour lui un prénom par lequel il avait apporté à mon geste vide, l’âme que je n’avais présenté que distante et aride.  

Et ainsi l’entendais-je se perdre dans l’anonymat du pauvre des villes, tandis que je rejoignais, rue des Carmes, le chapelet de ces jeunes blottis dans leurs duvets humides tant de pluie que de larmes. 

Et eux ? Pourquoi pas eux ? Ce jeune couple triste qui semblait déchirer, sans voix, le silence, résonnait en ma conscience comme en écho raisonnait mon cœur. Elle se rassurait en lui tenant la main, rappel déchirant d’humanité que nul ne pourrait jamais leur dérober.  “Que faire” taraudait en moi la question du ressac de la mer ? L’autre dont je ne savais le nom mais qui avait voulu le mien, témoin d’une vraie relation, en m’interpellant m’avait tiré de ma distraction. Mais eux, c’était la profondeur de leur humilité écrasée qui semblait crier, muette, mon prénom, donnant à la rue aux Ours, la réplique de deux chœurs, l’un exultant des grâces rendues, l’autre de suppliques retenues. 

Seigneur ! Combien dure est la charité quand elle n’est pas vertu ! Entre élan du cœur, surabondance de générosité et exactitude du geste, de connaissance inspiré, se trouve la vérité du besoin de l’autre, cet inconnu, moribond sur la route du samaritain qu’il m’appartient d’être bon. 

A l’indifférence succède l’indécision. A la théorie, l’acte juste, celui qui, à la mort, substitue la vie du don. 

Du taulard à la manne inconnue l’un donna au corps une pincée de survie quand l’autre abreuva l’âme madérisée d’une fine eau de vie. 

La plume


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