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Le nu, beauté ou obscénité ? Cirque à poil

Le cirque à poil, c’était le thème du marathon cirquesque du week-end au CDN de Rouen. On peut se demander pourquoi ? Quel intérêt de donner un spectacle de cirque nu ? On peut se dire aussi que ce n’est sans doute pas du cirque, mais de l’exhibition. Cela pose la question du cirque et du nu, ou peut-être plus encore du rapport au corps. Or fait-on plus corporel que les acrobaties du cirque ? Rapport au corps en soi, rapport au corps particulier en ce qu’il a de beau de laid, de fort et de fragile et enfin, peut-être, rapport du corps de l’autre à soi. Soi renvoyé à lui-même, soi en vis-à-vis de l’autre, soi habillé quand l’autre est nu.

Eh bien ce sont en effet les questions qu’exhalaient la nudité absolue d’Alexander Vantournhout. Non qu’on se les pose franchement ou directement, mais telles qu’elles arrivent au cours du spectacle et ensuite quand il faut prendre le clavier pour en parler. A dire vrai, le nu n’est apparu comme incongru qu’à deux moments du spectacle. La fraction de seconde par laquelle Alexander Vantournhout s’est dévêtu, créant la surprise et le face à face avec le public. Il est évident que le premier moment est celui de la découverte, de la gêne finalement. Mais gêne pour qui ? Celui qui se présente nu ou celui qui voit le nu, ou plutôt qui le perçoit et donc le ressent. Car le nu oscille entre pureté et souillure. Au pervers lubrique, l’obscénité pouvait devenir imaginative ou fixation du regard malsain. Mais la candeur de l’acrobate faisait de l’intimité dénudée, une partie du corps comme une autre et seule la beauté se présentait nu devant nous. Avec une dextérité et une maîtrise de trapéziste, Alexander évoluait sur scène en tenue d’Adam, faisant du corps et ses muscles en milles mouvements courant de la tête aux pieds, les véritables acteurs dont il n’était que le théâtre vivant. Mais la nudité dans ce qu’elle a de gênant, parce qu’intime, intime de l’autre et donc de pudeur, s’est rappelée au public quand le grand corps nu ouvrit ses bras faisant mine d’embrasser le public. A ce moment-là un frémissement parcouru la salle comme le rappel du réel alors que cette nudité plastique semblait charnellement vouloir se frotter à ces corps protégés de tissus qui l’entouraient. Le nu n’est pas simple même dans la plus prude pudeur ou la plus plastique de ses démonstrations.  

Du point de vue du spectacle lui-même, deux temps, pour deux réalités du corps. Son incroyable élasticité, repoussant les limites ordinaires de ces muscles, de ces tissus de peau dont à l’évidence nous n’utilisons qu’une mince partie de la potentialité. Se faisant tour à tour planche fine, muscles bandés ou animal sans caricature, le plus humain de cette corporéité pouvait paraître bestial ou divin. Puis vint le temps de la prouesse d’un corps révélant tout le potentiel qu’il contient et nous laissant bien petits dans notre propre enveloppe charnelle si peu utilisée.

Romain de La Tour

Aneckxander, Alexander Vantournhout. CDN, théâtre des 2 rives, 16 mars 2019

Photo Jolien Fagard

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