Il était une fois rouen

L’École de Rouen : les « mousquetaires » de la peinture

L’expression « École de Rouen » a une histoire, presque aussi longue que celle de l’impressionnisme. Utilisée dès 1862, elle servit principalement à qualifier quatre peintres de la génération suivante : Charles Angrand, Joseph Delattre, Charles Frechon et Léon-Jules Lemaître. Surnommés les « mousquetaires » en raison de leur amitié, ces peintres partagent les mêmes enseignements académiques à l’École municipale de peinture et de dessin de Rouen. Tous débutent leur carrière à l’Exposition municipale de Rouen. Mais voilà, l’académisme n’a rien d’attractif pour un jeune artiste dans cette seconde moitié du 19e siècle, qui rêve secrètement de ressembler à Gustave Courbet et Edouard Manet, les deux révolutionnaires de la peinture française. Quittant momentanément Rouen pour Paris, ils choisissent de se former dans les académies ouvertes à l’art moderne, avant de revenir dans leur province natale. Lemaître fut le premier à effectuer ce voyage, et à découvrir l’impressionnisme exposé à Paris. Frechon, Delattre et Angrand lui succèdent dans la capitale à partir de 1882. Angrand, engagé comme répétiteur dans un collège près de Montmartre, est celui des quatre peintres rouennais à demeurer le plus longtemps à Paris, jusqu’en 1896. Plus qu’un autre, il est en contact avec les tendances impressionnistes. Il rencontre Vincent Van Gogh, devint l’ami de Georges Seurat, de Paul Signac et du peintre anarchiste Maximilien Luce.


Léon Jules Lemaître. 1850-1905. École de Rouen 

Nos jeunes artistes deviennent des impressionnistes accomplis ! Ils élisent la peinture de plein-air, une palette nouvelle, adoptent la touche vibrante inspirée de Claude Monet qui habite à Giverny à partir de 1883. A Rouen, ces jeunes impressionnistes font figure de frondeurs, bousculent les codes. Ils s’intéressent à des sujets neufs : l’industrialisation, la vie moderne dans le cadre patrimonial de la ville, mais aussi les thèmes agraires revisités grâce à une palette pleine de couleurs vives. Les mousquetaires sont heureusement soutenus par deux critiques locaux, Eugène Brieux et Georges Dubosc, et quelques amateurs : les collectionneursEugène Murer et François Depeaux, et le marchand de couleurs Legrip. Depeaux, tout particulièrement, a joué un rôle majeur. Cet industriel cauchois, qui fit fortune dans le charbon, soutient ces jeunes peintres et les fait entrer au musée des Beaux-arts de Rouen grâce à la donation de sa collection en 1909, collection qui comprend aussi des œuvres de Monet, de Sisley et de Renoir.

Grâce aux artistes de l’École de Rouen, l’impressionnisme du plein-air devint une tradition locale. En 1896, Joseph Delattre ouvre son « Académie des Charrettes » du nom de la rue où le peintre avait son atelier. Camille Pissarro aime venir y saluer les jeunes élèves. L’Académie forme surtout la seconde génération de l’École de Rouen, notamment Robert Pinchon. De l’impressionnisme, celui-ci s’ouvre à l’art fauve, nouvelle avant-garde du début du 20e siècle.  Son œuvre, typiquement normande par son iconographie paysagère, montre que l’École de Rouen a su se renouveler. Redécouverte, elle est aujourd’hui régulièrement montrée dans les grandes expositions organisées par les musées de la Métropole à l’occasion du festival Normandie Impressionniste initié en 2010.

Claire Maingon, Maître de conférences en Histoire de l’Art, Université de Rouen-Normandie

Notre illustration Joseph Delattre Port de Rouen

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