Il était une fois rouen

Camille Saint-Saëns et la Normandie

Né en 1835 à Paris et décédé à Alger en 1921, Saint-Saëns était de souche normande. La puissance géniale de ses gestes virtuoses au clavier (piano, orgue…) a fait de lui un artiste extrêmement doué, très célèbre de son vivant. En 1861, il éblouit Wagner par ses dons inestimables alors que Berlioz le qualifiait, en 1867, de « maître pianiste foudroyant ». Si Liszt le saluait comme « le premier organiste du monde », Debussy disait qu’il était l’homme qui savait « le mieux la musique du monde entier ».

Huilede Benjamin Constant – 1898 (Musée de la musique) 

Admiré par tous, cet infatigable voyageur a séduit autant les auditeurs de Stockholm que de Ceylan et captivé autant les publics d’Athènes que de Tunis… Étonnamment incessantes pour l’époque, toutes ces pérégrinations (Italie, Allemagne, Russie, Scandinavie, Amérique du Nord et du Sud… en tout, 27 pays ont été répertoriés), toutes ces tournées ont pu être documentées au travers de l’innombrable correspondance léguée au Château-Musée de Dieppe, patrie d’origine de son grand-père (cultivateur à Rouxmesnil) et de son père (décédé deux mois après sa naissance). Malgré cette vie passée aux quatre vents, la France resta le pays de son cœur. Ne créa-t-il pas, en 1871 à Paris, la Société nationale de musique dont la devise « Ars Gallica » concernait l’école française qui couronnait les œuvres de Chabrier, Debussy, Dukas, Ravel… ? S’il a écrit, parmi des centaines d’opus, Trois Rapsodies sur des cantiques bretons pour orgue (1857) ou une Rapsodie bretonne (1891) pour orchestre… il n’a honoré musicalement la Normandie que par petites touches symboliques. Dans cette veine, citons par exemple la Saltarelle (1885) pour chœur d’hommes. De fait, conçue d’après une poésie de Deschamps, la pièce vocale a été affectueusement dédiée à « La Lyre Havraise ».

Curieusement, la pièce la plus célèbre de Saint-Saëns est le Carnaval des animaux (1886). À l’origine, cette fantaisie n’était qu’une petite « plaisanterie » privée, sans véritable intérêt… En effet, cette suite instrumentale a juste été composée pour illustrer un petit concert privé à l’occasion des fêtes du Mardi-Gras. Afin d’agencer avec un caractère léger cette série de pièces parodiques et satiriques, il s’était notamment plu à contrefaire des passages légués par les plumes de Berlioz et de Rossini, d’Offenbach et de Mendelssohn… De surcroît, craignant que cette pochade nuise à sa réputation, il avait condamné toute représentation de l’œuvre de son vivant. Pour preuve, dans une correspondance avec son éditeur datée du 20 août 1906, le compositeur s’était insurgé : « En arrivant à Dieppe, j’ai appris avec stupeur qu’on allait exécuter le Carnaval des animaux au Casino. Je m’y suis immédiatement opposé ; quel est ce mystère ? Comment a-t-on autorisé cette exécution et comment ne m’as-tu pas demandé mon avis à cette occasion ? Cela est tout à fait incompréhensible »…

Omniprésent dans la vie artistique (et même politique) française, à Paris comme en province, Saint-Saëns a donné, en 1866, un concert sur l’orgue de la cathédrale de Rouen et présidé, en 1875, un Concours d’excellence musicale organisé par la ville d’Évreux. En 1897, l’inauguration du Casino de Dieppe va donner lieu à l’interprétation de son Septuor (1881). Très au fait de l’actualité de la création musicale, le Théâtre des Arts de Rouen a accueilli bon nombre d’opéras et de tragédies lyriques du vivant du musicien : relevons par exemple les mises en scène d’Étienne Marcel (1885 en présence du compositeur), Javotte (1897 – reprise à Dieppe, 1909), La Princesse jaune (1906), Déjanire (1912), Phryné (1920)… Cet établissement situé non loin de la Seine avait même monté, en 1890, le fameux Samson et Dalila. Il s’agissait de la « première » française, car la création mondiale avait été réalisée à Weimar, treize ans auparavant. Si les Normands ont pu applaudir le maître à Deauville (où il a triomphé avec sa Rapsodie d’Auvergne), ils ont pu également le croiser à Houlgate, en 1914. Au cœur de cette cité côtière, il avait tenu à donner un petit concert « au profit des blessés », avouant naïvement que c’était « pour les distraire »…

De plus, à lire les lettres et à déchiffrer les cartes postales de ce compositeur adressées à son éditeur parisien Durand, il est aisé de dire que, dès avril 1889, Saint-Saëns passait régulièrement la belle saison sur la côte dieppoise. Fait rarissime dans la vie d’un artiste, le musicien avait eu l’insigne gloire, en 1907, de participer à l’inauguration de sa propre statue dans sa ville d’adoption. Il s’agissait d’une sculpture en bronze exécutée par Marqueste et représentant l’artiste assis (l’œuvre était érigée devant le théâtre, elle a été fondue par l’occupant en 1942).

Bronze de Laurent Marqueste (© Musée d’Orsay – Fonds Debuisson)

À la fin de sa vie, un remarquable concert monographique a été présenté au Casino de Dieppe, à l’occasion de ses 75 ans de carrière pianistique. Il y joua notamment une transcription pour piano de l’Élégie écrite en 1920, ce fut sa dernière prestation en public. Réunissant des pièces de toutes époques, le programme comportait également sa 2e Symphonie (1859), la Marche héroïque (1870-71) et Odelette (1920) pour flûte et orchestre. Après tant de festivités, on peut alors comprendre pourquoi l’actuel conservatoire de musique de Dieppe a été baptisé « Camille Saint-Saëns », des dizaines d’œuvres du maestro ayant été données de son vivant par les plus grands interprètes du moment.

La ville de Dieppe a toujours été pour Saint-Saëns un véritable havre de réconfort. Après la mort de sa mère en 1888, il s’était installé dans cette cité maritime où un musée portant son nom avait été créé en 1890. Grâce à son cousin qui était bibliothécaire municipal, l’artiste avait été incité à faire don de ses manuscrits, de ses livres, de ses meubles (dont son premier piano), de ses objets d’art (parfois offerts par ses admirateurs) et de ses tableaux, dessins, estampes, diplômes, médailles… Rassemblant les effets du compositeur jusqu’à sa mort en 1921, l’ensemble constitue aujourd’hui un véritable « musée dans le musée »…

Sculpture-charge de Saint-Saëns (Château-Musée de Dieppe)

Dieu merci, la musique de Saint-Saëns est encore programmée au XXIe siècle (y compris jusque sur les marches du Festival de Cannes…). En Normandie, son art est toujours sporadiquement présent au cœur des villes musiciennes (ainsi que dans le répertoire de nos jeunes apprentis musiciens). Ces derniers temps, on a ainsi pu entendre quelques mélodies du compositeur résonner à Caen, Rouen, Ourville-en-Caux, Cherbourg-en-Cotentin, Deauville, Vernon, Le Havre…

Serait-ce alors un vœu pieux que d’espérer que la Normandie rende à nouveau honneur à ce truculent personnage, en n’oubliant aucunement l’anniversaire du centenaire de sa disparition ? Préparez-vous, ce sera en 2021 !

Pierre Albert Castanet,

professeur de musicologie à l’université de Rouen Normandie

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