entretien -dossier

Pour un festival Boieldieu à Rouen

Cyril Brun, parmi de nombreuses autres activités, est directeur artistique de E-scène, rédacteur des rubriques musicales de Rouen sur Scène. Il a été directeur artistique du festival Classique en mer, directeur artistique et musical de l’Institut de musique sacrée de Toulou, directeur artistique et général de l’abbaye de Fécamp, il a dirigé plusieurs ensembles en France et est auteur d’articles de musicologie et d’un ouvrage sur le Requiem de Mozart. Rouennais depuis 1999, il ne comprend toujours pas pourquoi il n’y a pas de festival Boieldieu à Rouen.

Romain de La Tour : Cyril Brun, depuis de nombreuses années que je vous connais, vous revenez régulièrement à la charge sur une idée qui vous est chère, celle d’un festival Boieldieu à Rouen. Alors inversons les rôles et profitez de la tribune de ce journal pour nous dire pourquoi.

Cyril Brun : J’ai été surpris en effet dès mon premier séjour à Rouen, en 1999, comme assistant éclair à la maîtrise de la cathédrale, de voir que pour les Rouennais, Boieldieu ce n’est qu’un pont enjambant la Seine, alors que c’est un immense musicien qui a apporté beaucoup à la musique et à la musique française en particulier. Mais vous savez, ce n’est pas le seul oublié des musiciens rouennais. J’avais écrit un article l’an dernier sur ces musiciens locaux oubliés, comme Corette par exemple. Mais pire encore peut-être, rien non plus sur Pierre Corneille ou Flaubert et de moins en moins sur Jeanne d’Arc. Les rouennais ne se rendent pas compte de cet immense patrimoine créatif qu’ils ont offert à la France et au monde. C’est pourquoi, au fil des années, ma perplexité quant à l’absence de festival Boieldieu s’est étendue à tous les autres et je rêverais, en effet, d’un festival dont Boieldieu serait le centre, mais qui pourrait inviter les autres. D’ailleurs un festival Boieldieu-Corneille serait à mon avis un succès comparable aux grands festivals dédiés à Bach, Berlioz pour ne citer qu’eux.

Romain de La Tour : Il y a déjà bien des manifestations à Rouen et nous savons que la vie culturelle rouennaise est extrêmement riche. Ne serait-ce pas « en rajouter » ? Y a-t-il une place pour un festival Boieldieu-Corneille ?

Cyril Brun : Non seulement je pense qu’il y a une place, mais je pense qu’il y a une place unique. Unique par le thème qui mettrait en valeur cette effervescence XVII-XIXème dont Rouen a été le théâtre et la ville elle-même pourrait s’en emparer dans une thématique festive généralisée. Imaginez les rues de Rouen, les commerces à l’heure du XVIIème et du XIXème siècle. Les musées pourraient mettre en valeur à l’occasion leurs propres collections. Les églises auraient matière s’ouvrir. Pensez à Saint Patrice particulièrement. Les Sociétés savantes regorgent de potentiels pour nous faire découvrir cette période si riche de la capitale normande. En dehors même de l’aspect musical, nous avons déjà là un formidable élan d’unité et de collaboration entre tous les acteurs locaux. Une place unique parce que Corneille et Boieldieu sont de véritables monstres sacrés qui peuvent solliciter les écoles, comme l’a fait l’an dernier Alain Bézu, avec Passion Corneille et la Fabrique, en lien avec le Rectorat. Quant à la programmation elle est inépuisable et pourrait mettre en valeur la grande richesse des maisons de productions de Rouen.

Statue de Boieldieu place de la haute vieille tour

Romain de la Tour : Ce que vous proposeriez en somme c’est une grande participation commune, une forme de démarche culturelle rouennaise.

Cyril Brun : En quelque sorte oui. Vous savez comme moi, pour arpenter toutes les salles et maisons de productions rouennaises combien les publics se mélangent peu. Le public de l’Etincelle n’est pas celui du CDN qui n’est pas celui de l’Opéra qui ne recouvre qu’en partie celui de la Chapelle Corneille, pour ne parler que des grosses institutions. Pourtant, nous avons sur la ville de Rouen, une étonnante vitalité et un nombre incroyable de formations musicales et de maison de production. La Maison illuminée, Le Poème harmonique, Accentus, les différents et nombreux chœurs régionaux de belle qualité, l’Opéra bien entendu, mais encore, Les Mélanges, la maîtrise de la cathédrale, le théâtre du Robec, le conservatoire, mais aussi la faculté de musicologie et j’en oublie. Sans avoir à aller chercher au national et à l’international, nous avons de prestigieuses têtes d’affiche sur les bords de Seine. Ces têtes d’affiches travaillent du reste elles-mêmes suffisamment avec des artistes internationaux pour ouvrir un tel festival.

Romain de la Tour : Tous ces ensembles ont leur propre programme, plus ou moins concerté déjà et les salles sont souvent bien prises.

Cyril Brun : Justement la richesse est déjà là. Une saison musicale se programme 12 à 18 mois à l’avance, parfois plus. En se coordonnant, il n’est pas impensable à ces formations de consacrer sur un temps commun, un spectacle de leur programmation annuelle. Si par exemple nous nous mettons d’accord sur un long week-end, celui de la Pentecôte pour viser le soleil normand par exemple, chacun peut programmer dans son répertoire comme dans son budget qu’un concert soit donné ce week-end-là. Concrètement, cela n’engendre aucun coût supplémentaire du point de vue des budgets des diverses formations. Les seuls coûts supplémentaires seraient engendrés par la communication autour du festival, la coordination et l’organisation de l’événementiel propre. Ce qui sur un festival n’est pas le plus gros des coûts. Il faudrait, autour d’un thème annuel, décider d’une programmation commune répartie entre gros concerts, mini concerts, conférence, et master class, pourquoi pas.

Romain de la Tour : Cela représente un travail d’organisation important

Cyril Brun : De coordination surtout. Selon moi, nous avons tout sur place et les services techniques et communication de la ville et de la métropole sont parfaitement efficaces et rodés avec un événement autrement plus lourd qu’est l’Armada. Ce n’est pas comme s’il fallait lancer un événement dans la campagne. Toutes les institutions dont je parle sont habituées à communiquer, organiser, collaborer. Bien entendu, cela suppose des personnes dédiées à la coordination et une mutualisation de l’existant. Une équipe technique, une équipe artistique, une équipe de communication dont le gros du travail consisterait à coordonner et mettre en relation. Evidemment tout cela est plus lourd à faire qu’à exposer dans une interview. Mais des projets autrement plus fous ont vu le jour. L’Armada en est le parfait exemple.

Romain de la Tour : Concrètement, vous avez une idée de ce que pourrait donner ces collaborations ?

Cyril Brun : Non et surtout pas. Pour avoir discuté avec les uns et les autres je vois bien que chacun, dès qu’on tire un peu le fil, a des idées qui germent. C’est cela la plus grande richesse et finalement le travail du chef d’orchestre : mettre en musique le meilleur de chacun dans une seule symphonie. Mais nous pouvons imaginer que le Théâtre des Arts monte un opéra de Boieldieu, pourquoi pas la fameuse Dame blanche ? Celui du Robec, une pièce de Corneille avec musique de Corette interprétée par La Maisons illuminée qui aime les ouvertures aux différents arts. Le conservatoire, réputé pour ses classes de Jazz, pourrait relire la musique baroque dont les affinités avec le jazz ont plusieurs fois été soulignées. Les Meslanges auraient matière à nous plonger dans les racines de cette musique. Le Poème harmonique serait tout à fait capable d’envisager un concert en lien avec la gastronomie. Et le CDN aurait une vision circassienne à mon avis très apprécié d’une des œuvres de Boieldieu ou Corneille, pour n’en rester qu’à ces compositeurs. Nous avons de bons spécialistes musicologues à Rouen. Ce serait aussi l’occasion de promouvoir leurs travaux ou de stimuler des contributions plus savantes.

Romain de la Tour : Vaste tour d’horizon qui pourrait sans doute encore être enrichi.

Cyril Brun : Oui enrichit par les acteurs eux-mêmes, mais aussi par les lieux. Le Théâtre des Arts, la chapelle Saint-Louis, La chapelle Corneille, le théâtre des deux rives, celui de la foudre, du Robec, mais aussi hors de la ville, comme à Bois Guillaume, ou dans la cour de l’Hôtel de Bourgtheroulde. Et puis, d’année en année de multiples liens peuvent créer des thèmes croisés avec les autres richesses de Rouen, Flaubert, Monet etc.

Romain de la Tour : Par où commencer ?

Cyril Brun : Par la volonté de le faire. Si la volonté des artistes, des producteurs, mais aussi de la ville et de passionnés est là, nous avons tout pour réussir.

Romain de la tour : Cyril Brun, c’est un appel ?

Cyril Brun : C’est un appel !

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